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mardi 25 juin 2013

Errances du côté de Chagall, entre guerre et paix : Musée du Luxembourg

La Dame, Chagall
  La semaine dernière, je suis allée voir l'expo "Chagall, entre guerre et paix" au Musée du Luxembourg avec Grazyel. Cette expo a commencé le 21 Février 2013 et elle prendra fin le 21 Juillet prochain ; aussi je vous engage à vous dépêcher si d'aventure, l'envie vous prenait d'aller la voir...

  J'ai une connaissance moyenne de Chagall : comme toute personne qui s'intéresse un peu à l'art, je sais que c'est un peintre du XXe siècle (1887-1985), que son style ressemble à certains courants d'avant-garde début de siècle mais que ça ne ressemble pas au cubisme pour autant, qu'il était ami avec Apollinaire, qu'il était Juif et s'intéressait aux thématiques de la Bible, qu'il a peint des vitraux pour des églises dans des couleurs pétantes et notamment des vitraux de la Cathédrale de Reims, le plafond de l'Opéra Garnier à Paris... bref, voilà un peu tous les trucs connus que peut avoir en tête quelqu'un qui va à cette expo. Mais on peut aussi y aller en ne sachant pas du tout qui est Chagall (c'est toujours un risque de mettre les pieds dans une expo sans rien connaître du peintre qu'elle met à l'honneur, ça peut s'avérer une superbe découverte ou bien un gâchis regrettable, mais je pense que c'est sympa de se surprendre soi-même de temps en temps).
  En tout cas, sans que Chagall soit un de mes peintres préférés, cette expo m'a plu car elle est très bien faite, complète, et elle permet de suivre l'évolution du peintre du début à la fin de sa carrière. En d'autres termes, si vous ne connaissez pas ou peu Chagall, c'est le moment ou jamais de profiter de cette expo pour prendre quelques repères quant à comment apprécier sa peinture.


Les amoureux en vert
  C'est d'abord sur la Russie en temps de guerre que l'exposition choisit de se focaliser. 
  Dans cette partie, on voit les sentiments du peuple en relation à la guerre : peur, misère... mais également l'effet de la guerre sur les gens (de nombreux portraits de soldats défigurés notamment, les fameuses "gueules cassées".

  Vous pouvez voir qu'ici le style de Chagall est encore très différent de ce qu'il va devenir ensuite, c'est-à-dire coloré et onirique, influencé par le mouvement surréaliste. Ici, les couleurs sont rares et sombres, et le vert qui entoure les amoureux est des plus maladifs. Ils semblent figés dans une étreinte mortelle : ils ont tous deux des visages pâles illustrant la rigor mortis, la rigidité de la mort ; la jeune femme a les yeux fixes d'un cadavre et le jeune homme semble dormir - or, le sommeil n'est-il pas frère de la mort ?


Couple de paysans,
départ pour la guerre

  On entre à présent vraiment dans la partie "Chagall dans la guerre" avec ce portrait de couple de paysans : l'homme est déguisé en soldat, grotesque, son visage n'est déjà plus qu'une grimace, il ne peut plus tenir sa tête droite, il est couvert de bleus (voyez d'ailleurs comme la seule touche de couleur du tableau vient de son oeil au beurre noir, comme si la couleur avait été vampirisée par la mort, devenant poison), et sa femme ne le regarde pas, elle pleure sur le côté, elle aussi figée dans une posture de douleur.




Au-dessus de Vitebsk
  Échappant à la mobilisation de la guerre, Chagall entreprend de peindre Vitebsk, ville-garnison, qu'il associe également au paradis de l'enfance. Un autre monde, peu à peu, se crée dans l'esprit du peintre qui, armé d'un pinceau, se transforme en poète, et ce monde de peinture vient se superposer à celui que voient les autres...

"J'ai choisi la peinture : elle m'était aussi indispensable que la nourriture : elle me paraissait comme une fenêtre à travers laquelle je m'envolerais vers un autre monde"


Création d'Eve
Noé reçoit l'ordre de construire l'arche
  Bientôt, la Grande Guerre prend fin et c'est l'imaginaire biblique qui reprend le dessus dans le voyage pictural de Chagall. Il décrit d'ailleurs la Bible comme "la plus grande source de poésie de tous les temps". Aussi bien l'Ancien que le Nouveau Testament l'intéressent, et il entreprend d'illustrer de très nombreux passages de la Bible, affermissant par là sa position de démiurge, c'est-à-dire de sublime créateur, à l'image du principe divin lui-même.


Le Songe d'une nuit d'été, Chagall
"Ne m'appelez pas fantasque : au contraire, je suis réaliste"

  Parmi ses plus grandes sources d'inspiration figurent aussi les grands mythes littéraires, et notamment l'univers construit par le Songe d'une nuit d'été de Shakespeare, pièce féérique entre toutes puisque nombre de ses personnages sont des fées (voir ma chronique du Songe d'une nuit d'été). La figure ailée en rouge est une fée ; la jeune femme en robe blanche est Titania, reine des fées, et l'homme à tête d'âne à côté est Bottom, ainsi métamorphosé par Puck, fée masculine malicieuse toujours prête à jouer des tours aux autres. Avec ce tableau, Chagall plonge dans la fantaisie, pourtant il se clame au plus près du réel : alors, la fantaisie serait-elle plus fidèle à la réalité qu'une représentation du monde sans bizarrerie et sans rêve ?


Le Rêve
  En parlant de rêve, nous voici en plein dedans, avec ce tableau intitulé Le Rêve.

  La perspective est faussée, comme si on regardait le tableau en étant sur le côté, sans pouvoir l'embrasser de plein front : un peu comme dans les rêves, quand les choses nous échappent et que nous ne les saisissons jamais clairement. La femme, seins nus (symbole de la passion mais aussi de l'abandon ou d'une tenue de sommeil...) est emportée par un âne,  souvent symbole du créateur chez Chagall qui se représentait volontiers comme artiste à tête d'âne. Ce tableau voudrait donc dire (parmi d'autres interprétations possibles bien sûr, je n'ai pas la prétention d'épuiser toute la richesse des messages possibles d'un tableau) que l'artiste est celui qui crée les rêves des gens, et que les spectateurs de ses tableaux sont à sa merci, de même que cette femme assoupie sur le dos de cet âne qui l'emmène dans une nuit aux contours infinis, l'aventure éternelle... ce monde construit par le rêve n'est pas une fiction ni une chimère, mais il n'est pas non plus une simple imitation du monde réel : il s'agit d'un monde ouvert par la subjectivité de l'artiste, dans lequel on peut pénétrer, porté par cette subjectivité grâce à l'art...

L'exode
  Mais les couleurs douces s'arrêtent net quand on entre dans l'ère du nazisme. Pour Chagall, Juif, c'est l'exil (en 1937, il y a en Allemagne une exposition appelée "Art dégénéré" sur les artistes indésirables, et trois de ses toiles y sont présentées...). Il se replie en France puis, avec les lois antisémites de 1940, il part pour les Etats-Unis, comme de nombreux intellectuels français. Le monde moderne revit la tragédie biblique de l'exode, et le symbole le plus apte à traduire la souffrance contemporaine est celui de la crucifixion.


Guerre, 1943

Obsession



















  Même à distance, Chagall est conscient des persécutions et des actes de barbarie qui ravagent l'Europe. Ses tableaux deviennent alors hantés par le souffle de flamme qui déferle sur l'Ancien Monde et le morbide, comme une obsession, vient parasiter sa peinture.


  Pendant ce temps, Chagall continue de s'intéresser à la puissance des mythes et à leur potentiel créateur... et il se met à illustrer les Mille et une nuits, dont voilà ci-dessus deux exemples. 

  Personnellement, j'ai eu un énorme coup de coeur sur ces illustrations... je n'ai pas réussi à en trouver davantage sur Internet, mais n'hésitez pas à en chercher si jamais leur onirique et mystérieux style vous ensorcelle comme moi !

L'âme de la ville, Chagall
  La guerre est proche de sa fin, et avec la proximité de l'achèvement du cauchemar, le peintre sent renaître en lui un souffle de création et d'énergie qui l'amène vers des sujets moins sombres.

C'est notamment le temps des autoportraits avec mise en abyme du tableau dans le tableau lui-même...

Ici, vous pouvez voir un petit âne bleu qui s'attarde en bas de la toile ; comme d'habitude, l'âne est le symbole du peintre.

Quant au peintre lui-même, il a deux visages, tel le Janus antique : la divinité des portes donc, celui qui a le pouvoir de conduire à des chemins inconnus...





A ma femme, Chagall
  Mais en 1944, alors que la fin de la guerre s'approche et que Chagall sent qu'il peut bientôt retourner à Paris, sa ville de coeur, c'est le drame : sa femme, Bella, meurt. Il est anéanti. S'en suit une période de deux années de deuil durant lesquelles il rendra hommage à sa femme défunte dans de nombreuses peintures, à commencer par celle ci-dessus, où les souvenirs de la vie commune des deux amoureux s'entrechoquent dans le décor, autour de la ligne directrice des deux mariés au milieu du tableau.

"Tout est devenu ténèbres"


Autour d'elle
Le Champ de Mars

  La dernière partie de l'exposition, intitulée "Vers la sérénité", nous fait rencontrer un Chagall de retour en France dont le style s'est cristallisé autour d'une technique de plus en plus particulière et personnelle. La même ambiance surgit souvent dans ses tableaux, et on voit d'ailleurs le même bleu-nuit, presque du bleu Klein, envahir ses peintures...

  C'est peut-être la période qui me plait le plus chez Chagall. C'est là qu'il devient le plus onirique et que l'univers qu'il a inventé prend tout son essor : dans Autour d'elle, vous pouvez voir le garçon en bas à gauche avec la tête littéralement retournée, ce qui n'est évidemment pas physiquement possible (mais en art tout est possible, voyons !) et me rappelle beaucoup les films de Tim Burton... et dans Le Champ de Mars, les figures de femmes sont aussi grandes que la Tour Eiffel.


Les cinq bougies
Le monstre de Notre-Dame

    On voit revenir ce bleu-nuit, encore et encore : la nuit, lieu de tous les possibles.

  Coup de coeur particulier pour Le monstre de Notre-Dame en raison de cette gargouille géante à tête d'âne (donc la figure de l'artiste si vous avez bien retenu) qui surplombe la cathédrale et regarde la ville en souriant, avec la Tour Saint-Jacques et Concorde qui s'enfoncent dans le décor...

Le paysage bleu

  Et j'ai choisi de terminer sur...

  Le paysage bleu, un des derniers tableaux de l'exposition, qui représente un couple d'amants dans la nuit, aux côtés d'une sorte d'oiseau qui revient souvent dans la peinture de Chagall.

  Ce qui me plait surtout dans ce tableau, c'est cette étreinte invisible entre les deux amants : on ne peut discerner que leurs têtes, le reste de leurs corps disparaît sous le manteau de la nuit, comme si elle avalait tout et comme s'ils se fondaient en elle...

  Cette étreinte n'est pas aussi figée que celle des Amoureux en vert, cependant il y a bien quelque chose du même goût ici : la fille regarde dans le vide, dans une direction opposée à celle de son amant, et il la couve des yeux, un sourire en coin aux lèvres... peut-être, dans le cadre d'une thématique apollinarienne (Apollinaire était un proche de Chagall avant de mourir en 1918), pourrait-on parler de cette étreinte comme illustrant "les éternités différentes de l'homme et de la femme"...


En espérant que cette visite virtuelle vous aura plu ! N'oubliez pas, l'expo est au Musée du Luxembourg, jusqu'au 21 Juillet...
Alacris

jeudi 20 juin 2013

Bouillonnement culturel : peinture, cinéma, opéra, littérature, manga, spirale des arts !


  Bonjour, chers lecteurs !
  Un article qui sort un peu de l'ordinaire, aujourd'hui (quoique...) : je vous fait entrer dans le tourbillon de mes diverses aventures, qu'elles soient livresques, cinéphiles, opéresques, expositionnesques... et bien d'autres encore. Bon, n'écorchons pas trop la langue en inventant une infinité de mots farfelus, et passons tout de suite au sujet (parce que bon sang, j'en ai, des choses desquelles parler dans cet article !

  Il y a quelques jours, je suis allée pour la troisième fois à l'expo sur le Romantisme Noir à Orsay et je lui ai fait mes adieux... en liquidant le stock de la librairie / boutique souvenir ! Ci-dessus, vous pouvez voir : "La mort, la chair, et le diable dans la littérature du XIXe siècle" de Mario Praz ; "Histoires de Masques" de Jean Lorrain ; les "Contes nocturnes" d'Hoffmann (avec une superbe couverture tirée d'un tableau de Friedrich) ; et "La sorcière" de Michelet (histoire des représentations de la femme en tant que sorcière...). Il me tarde de m'attaquer à tout ça, notamment le conte intitulé "L'homme au sable" d'Hoffmann, dont j'ai beaucoup entendu parler... quant aux masques, il s'agit d'un de mes symboles de prédilection, que ce soit en littérature ou ailleurs, donc je ne pouvais pas résister.
  Mais ce n'est pas tout ! Les gros achats que j'ai faits, c'est surtout pour...


- "L'hallucination artistique de William Blake à Sigmar Polke" (en passant par Rimbaud, Artaud... bref, les meilleurs), de Jean-François Chevrier.

- "William Blake, the complete illuminated books". Autrement dit, toutes les enluminures de Blake sur ses textes !




  Certains d'entre vous le savent peut-être déjà : je vais faire mon mémoire sur William Blake (et il y a des chances pour que ça se poursuive avec le M2, voire la thèse). Or, j'avais déjà regardé avec envie le livre des illustrations complètes de Blake (le terme illustrations est assez mauvais, vu que le texte fait corps avec les dessins, on ne peut pas vraiment les séparer sans les amputer), et quand j'ai su que je faisais mon mémoire sur ce cher William, je me suis dit que je pouvais m'autoriser une ou deux folies.
  Quant à L'hallucination artistique, c'est un ami qui m'accompagnait qui me l'a tendu, et rien qu'en lisant le titre, je savais déjà que j'allais l'acheter (la Lettre du Voyant de Rimbaud, manifeste du genre, est un texte à valeur presque sacrée pour moi aux côtés du Mariage du Ciel et de l'Enfer de Blake, une oeuvre elle aussi hautement visionnaire et complètement folle). A l'intérieur il y a des chapitres sur chacun des auteurs que visite l'ouvrage, des images... je vous parlerai sans doute plus en détail de ce livre quand je l'aurai davantage fréquenté, et puis il y a tant de choses dont il faut que je vous parle que je ne peux m'attarder là-dessus pour le moment, hélas... mais ce n'est que partie remise, croyez-moi.

  Juste pour le plaisir des yeux (cliquez pour agrandir l'image, là c'est ridiculement petit...), je vous ai photographié quelques passages des enluminures de Blake, pour que vous voyiez à quoi ça ressemble. En tout cas, voilà qui m'aidera beaucoup l'an prochain dans mon mémoire : ça m'évitera de prendre rendez-vous à la Bibliothèque Nationale de France toutes les deux semaines pour aller y consulter les enluminures originales pour mes recherches (même si évidemment je ne vais pas me priver d'aller y faire un tour). En parlant de mon mémoire, j'ai une piste de sujet, même si je vais continuer à méditer là-dessus pendant l'été et que si ça se trouve, au fil de mes recherches, je vais finir par préférer un sujet qui va dans une autre direction : pour l'instant, l'esquisse de titre un peu érudit, ce serait "Informer l'informe" (en d'autres termes, la mise en forme du chaos dans l'oeuvre de Blake, que ce soit par le biais du texte ou du dessin). Beaucoup de chemins palpitants à suivre à ce sujet !

La Sorcière, Lévy-Dhurmer


Madame la Mort, Paul Gauguin
Digue la Nuit, Spilliaert
  Ci-dessus, mes derniers adieux à l'expo sur le Romantisme Noir (décidément, une excellente expo), avec quelques tableaux que je n'avais pas pu mettre dans mon article au sujet de cette expo, déjà long et fourni en images...

Giulio Cesare à l'Opera Garnier
  Ces derniers temps, je suis également allée à l'Opera Garnier voir le spectacle Giulio Cesare, qui m'a énormément plu. La mise en scène était très originale : on se situait dans la réserve d'un musée (selon toute vraisemblance, le Louvre, vu la diversité de statues, tableaux...), et la nuit, lorsque les employés du musée s'en allaient, les statues prenaient vie, et les acteurs se mettaient à chanter ! A un moment donné, un personnage apporte la tête de Pompée vaincu à César, et il s'agit d'une colossale tête en pierre d'au moins deux mètres sur deux mètres, ça crée un décalage assez amusant ! Et sur l'image ci-dessus, vous pouvez voir Cléopâtre (à gauche), près de la statue de César.


   C'était la troisième fois que j'allais à Garnier pour y voir un opéra, et j'en ai enfin profité pour ramener mon appareil photo et capturer le superbe plafond peint par Chagall... donc je tenais à partager ça en images avec vous. Encore une fois, c'est plus impressionnant quand on clique pour agrandir !






   Par ailleurs, j'ai regardé plein de films ces derniers temps, de très bons films, et j'en vois tellement que je ne peux hélas par faire un article sur chacun... dans le lot, il y avait Annie Hall et Manhattan de Woody Allen, Chungking Express et Les Cendres du temps de Wong Kar Wai, Blue Velvet de David Lynch, et Happiness Therapy (Silver Linings) de David O. Russell. Je n'ai pas adoré Blue Velvet au même rang que les autres même si au niveau des plans cinématographiques je le trouve incroyable et que le jeu des acteurs est très bon... de même pour Happiness Therapy, j'ai beaucoup aimé ce film, mais pas autant que les autres que je cite ici, surtout Chungking Express et Les Cendres du temps qui se sont avérés deux immenses coups de coeur (il est très probable que je me motive pour faire un article spécialement sur chacun de ces deux films, plus tard...). Quant aux Woody Allen, ceux-là sont souvent considérés comme les meilleurs, donc comme les Woody Allen que j'avais vus jusque-là étaient les plus récents, je tenais à voir le style des années 70... des deux, c'est Manhattan que j'ai préféré, et que je vous recommande donc le plus. Toutefois, les plus récents Vicky Cristina Barcelona et Minuit à Paris restent mes favoris de ce réalisateur.


  Un autre film que j'ai regardé est Persona, de Ingmar Bergman (1966). Alors là, évidemment, rien que le titre ne pouvait que m'attirer : ce mot vient du latin "persona, ae", qui signifie "masque", et plus largement, "personnage", dans la mesure où dans le théâtre antique, les personnages portaient tous un masque qui permettait au spectateur de les identifier en tant que jeune premier, vieil avare, etc... donc le mot "persona", c'est un jeu entre la proximité entre le masque et la personne, le mensonge et la vérité... mais le masque est-il vraiment mensonge, ou n'est-il pas plutôt vérité supérieure, à demi voilée, à demi révélée ? 
  Bref, Persona, c'est l'histoire d'une jeune infirmière qui se retrouve à s'occuper nuit et jour d'une actrice très célèbre qui tout à coup est frappée de mutisme. Petit à petit, elles se lient, et c'est le commencement d'un tourbillon de folie... je ne vous en dis pas plus, cela vous gâcherait le film, mais sachez que dans la recette il y a : paralysie, folie, manipulation, homosexualité, schizophrénie, psychanalyse freudienne, déni... alléchant, n'est-ce pas ? Petite mise en garde : les cinq premières minutes du film présentent une suite de séquences dans un style surréaliste / post-moderniste qui peut en laisser plus d'un assez perplexe, donc ne vous laissez pas décourager si jamais vous trouviez ça bizarre (encore une fois, le but, c'est de faire en sorte que le spectateur se sente dérouté). 

  Sachez aussi qu'en ce moment, cédant au goût général, je suis dans la lecture de The Great Gatsby, de Fitzgerald... j'ai ce livre dans ma bibli depuis des années, c'était mon professeur de spécialité anglais de 1e qui me l'avait offert en cadeau d'adieu à la fin de l'année (il prenait sa retraite et nous étions un petit groupe d'anglicistes très soudés, on n'était que 6 dans le cours, alors forcément, ça crée des liens). Du coup, à l'approche du film, je me suis dit que ce serait bien de le lire avant d'avoir vu le film ! J'en suis actuellement à la moitié, j'espère le finir aujourd'hui ou demain. Comme ça, si le film passe encore au ciné, j'irai le voir. J'aime beaucoup le livre et je ne m'attends à rien d'extraordinaire pour le film car je ne suis pas une grande adepte du style de Baz Luhrman (même si Moulin Rouge est mieux que les autres, à mon avis), mais tout de même, je n'ai pas envie de rater ça.


  Bon, on en arrive au bout de cet article interminable !

Kirito et Asuna, par Sakimichan sur DeviantArt
  J'ai choisi de finir sur la note manga, en vous parlant un peu de Sword Art Online. C'est un manga qui me faisait envie depuis quelques mois (j'avais regardé des vidéos fans, d'ailleurs si vous en voulez je suis une incurable geek à ce niveau-là, j'en ai des tonnes à partager dans mes favoris), mais je m'en méfiais car d'une part je trouvais le style du dessin pas assez accrocheur, et j'avais peur que ce ne soit qu'une histoire d'amour cucul-la-praline avec des combats d'épée pour faire semblant que ce ne soit pas un shôjo. Or il y a deux jours, la curiosité a fini par l'emporter, et voilà, j'ai fini de m'enfiler tous les épisodes ce matin ! Il n'y en a que 25, et en soi, il y a déjà une fin à l'épisode 14, le reste, c'est plus ou moins un spin-off (mais tout aussi bon que la première saison !), donc si vous avez envie d'un manga dont la lecture / le visionnage soit rapide, je vous le conseille ! Je ne sais pas combien de tomes il y a en version papier mais j'imagine que ça ne doit pas dépasser 7 ou 8. En tout cas l'animé a été une excellente surprise car les graphismes sont très bons, on voit qu'on a atteint une nouvelle génération depuis Naruto, One Piece, et Bleach (DBZ n'en parlons pas). Pas de longueurs, ni de plans qui se répètent, ni de batailles qui s'étalent sur 20 épisodes avec des dessins réalisés à la va-vite... j'imagine que c'est un peu du même acabit que FMA Brotherhood (la version récente géniale de Full Metal Alchemist) ou Fairy Tail niveau qualité, en mieux cela dit (je ne peux pas énormément comparer, je n'ai regardé que les 10 premiers épisodes de Fairy Tail et j'ai abandonné quand j'ai vu la protagoniste convoquer une horloge dans un combat... UNE HORLOGE !).
  L'histoire : en 2022, les jeux vidéo sont devenus si sophistiqués qu'en mettant un casque, on peut pénétrer dans un monde virtuel et se déplacer dedans comme dans la "vraie vie" ; là, on rencontre plein d'autres gens. Oui mais voilà : le créateur de Sword Art Online a retiré le bouton "Log out" et les joueurs se retrouvent prisonniers du jeu. Pire : s'ils meurent dans le jeu, le casque leur grille la cervelle dans la réalité, et de même si on tente de leur retirer le casque de force. Seule solution : battre les boss des 100 niveaux pour réussir à quitter ce monde virtuel. Kirito et Asuna, les deux meilleurs guerriers d'Aincrad, unissent leurs forces pour délivrer les 10 000 joueurs, en même temps qu'ils se lient d'un amour profond... un amour qu'ils pourront retrouver dans la réalité, s'ils survivent ?
  Résumé à ma sauce, j'espère que ça vous donnera envie d'y jeter un oeil (voire deux) !

C'est tout pour aujourd'hui ! (ne soupirez pas "Ouf" derrière votre écran, je vous entends, bande de fourbes). A très bientôt !

mardi 18 juin 2013

La Quête d'Ewilan, Tome 2 (Pierre Bottero) et Moderato Cantabile (Marguerite Duras)

 LA QUÊTE D'EWILAN, Pierre Bottero
Tome 2 : Les Frontières de Glace

  "En Gwendalavir, Ewilan et Salim partent avec leurs compagnons aux abords des Frontières de Glace pour libérer les Sentinelles garantes de la paix. Ils repoussent en chemin les attaques de guerriers cochons, d'ogres et de mercenaires du Chaos, résolus avec les Ts'liches à tuer Ewilan, mais se découvrent un peuple allié : les Faëls. 
  Salim se lie d'amitié avec une marchombre aux pouvoirs fascinants, tandis qu'Ewilan assoit son autorité et affermit son Don. Mais pour prétendre délivrer les Sentinelles, elle devra d'abord percer le secret du Gardien..."

  Vous me voyez donc continuer ma lecture de la trilogie La Quête d'Ewilan (après lecture de laquelle je compte bien m'attaquer aux Mondes d'Ewilan, puis à la trilogie sur Ellana). C'est avec un grand plaisir sur j'ai continué dans ma lecture de cette trilogie, et ai retrouvé les personnages auxquels je m'étais déjà attachée dans le tome 1 ; de plus on en découvre d'autres, qui ne sont pas moins intéressants (coup de coeur particulier sur le Faël Chiam Vite).

  Le monde soigneusement mis en place par Pierre Bottero dans le premier tome se développe davantage et nous rencontrons de nombreuses créatures dont nous avions entendu parler avant, mais que nous n'avions pas vues : des trolls, goules, Faëls... et bien d'autres. Nous découvrons également plus de secrets sur des sociétés comme celle des rêveurs ou celle des marchombres, et les personnages principaux sont traités plus en profondeur. Aucun retour dans le monde de tous les jours cette fois-ci : on est bien ancré en Gwendalavir, et on y reste ! La mythologie gwendalavirienne s'épaissit, d'ailleurs tous les chapitres commencent par une définition d'un terme ou par une citation d'un personnage, ce qui nous assied un peu plus dans l'imaginaire de l'auteur (même si pour ma part, j'aurais de loin préféré que ces termes et citations soient introduits dans le récit général plutôt qu'ainsi, au début de chaque chapitre... c'est un peu comme si dans HP 3, dans le chapitre où Buck apparaît pour la première fois, on avait une définition de l'hippogriffe et non une description saisissante au moment où Harry le voit).

  J'ai adoré ce tome, bien évidemment (notamment tout le mythe qu'il construit autour de la Dame et d'un certain Gardien... j'ai d'ailleurs mis le mot "Gardien" dans le résumé à la place de celui qui figure dans le résumé original qu'on trouve sur tous les sites du style Fnac etc., car ce résumé original vous révèle l'identité du Gardien, et ce n'est pas drôle). Cependant, j'ai préféré le premier tome. Pas de beaucoup, mais tout de même, je le trouvais plus riche à plusieurs égards. D'abord, il ne se passe pas grand-chose pendant les deux premiers tiers du livre, les personnages voyagent et affrontent quelques créatures de temps en temps ; or, le parti pris d'écrire un livre jeunesse fait que ces créatures que les personnages rencontrent... ne sont vraiment pas effrayantes. Il y a bien des combats qui nous tiennent en haleine, mais quand on compare avec les face-à-face entre Harry et Voldemort ou à la guerre d'A la croisée des Mondes, ça manque un peu d'étincelles et de gouttes de sueur qui coulent le long de la colonne vertébrale. De même, le suspense est un peu amoindri par l'humour constant. Je ne vais pas me plaindre que le livre soit drôle, je trouve au contraire que c'est l'une de ses principales qualités (notamment dans les dialogues, qui sont les passages que j'apprécie le plus chez cet auteur), mais bon, moi, au milieu d'un récit de bataille, j'aime frissonner de peur, pas rigoler en raison des blagues.

  Par ailleurs, un sentiment que j'avais déjà avec le premier tome s'est accru avec celui-ci : j'aurais voulu que le roman soit deux fois plus long. Ce doit être mon habitude de lire des livres de fantasy qui sont de véritables pavés, mais du coup, j'aurais voulu que Pierre Bottero développe davantage encore son univers et l'histoire. Vous me direz, c'est déjà superbement développé, et en plus, il continue avec deux autres trilogies après (et il comptait en écrire une quatrième avant de mourir, je crois ?), mais au niveau du livre lui-même, Les Frontières de Glace, avec ce qui est raconté dedans, j'aurais voulu que tout ça, eh bien, ce soit raconté dans un format multiplié par deux. Parfois certains événements vont un peu trop vite, on voudrait les savourer sur plusieurs pages au lieu d'une seule, faire durer le suspense, décrire plus en détails telle ou telle chose... ce n'est pas forcément un problème de longueur d'ailleurs, certaines des meilleures hypotyposes se forment avec une poignée de mots, mais dans le cas des Frontières de Glace, j'aurais aimé que ça dure plus longtemps. Du coup, je trouve que certains passages manquent un tout petit peu d'emphase (notamment quand certains personnages se transforment en statues... on aimerait bien observer leur métamorphose et frémir d'horreur... OK je suis en train de me rendre compte à quel point j'ai l'air sadique et sans coeur quand j'écris ça, hum). On aimerait en apprendre davantage sur l'entraînement de Salim et sur les progrès de Camille (ça, c'est le complexe d'Harry Potter qui revient, je suis habituée à lire des séances d'entraînement intenses qui s'étalent sur un chapitre entier). Enfin, j'imagine que j'aurai l'occasion d'en apprendre plus dans les tomes des trilogies suivantes, et si j'ai bien compris, ils seront plus âgés ne serait-ce que dans le tome 3, donc ça ne manquera pas de surprises !

  La langue de l'auteur est toujours aussi fluide et agréable à lire, accessible pour les 7 à 77 ans, j'ai simplement un peu tiqué sur certaines erreurs de langue du style "Au final" (non, cette expression n'existe pas, même si ça a fini par passer dans le langage courant au point que j'ai même entendu certains professeurs l'employer...) ou "lier connaissance" (on dit "faire connaissance" ou "se lier d'amitié"). Autre chose qui m'a un tout petit peu dérangée : les discours amoureux !!! Vraiment pas la meilleure partie du bouquin (je ne suis pas une grande fan des envolées lyriques), mais fort heureusement ça n'en occupe qu'une infime partie. Ne vous méprenez pas, j'adore les couples que l'auteur construit ; j'aimerais juste que ça reste un peu plus dans la suggestion...
  En me relisant, j'ai l'impression d'avoir descendu le bouquin... ce qui est à des lieues de mon intention ! Vraiment, je l'ai adoré. Mais je ne peux pas m'empêcher de le comparer à d'autres sagas de fantasy que j'ai lues... je pense que la meilleure chose à faire, c'est de lire La Quête d'Ewilan en se disant que c'est pour un public tout âge, mais généralement plus jeune qu'Harry Potter (par exemple), ce qui évite d'être déçu par rapport à ce que j'ai mentionné plus haut.

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Moderato cantabile, Marguerite Duras

124 pages (petit format), 5,30€ chez Minuit (personnellement je l'ai dégoté à 1€ chez Book-Off, ça doit se trouver... et puis le roman est suivi d'un dossier critique, ce qui n'est pas négligeable).

  "Un meurtre a lieu dans un café au-dessus duquel Anne Desbaresdes accompagne son fils à sa leçon de piano – il rechigne à jouer la sonatine de Diabelli et s'obstine à ignorer la signification de moderato cantabile. Dans ce café, elle rencontre un homme – il lui dira s'appeler Chauvin – qu'elle interroge chaque jour, lors de fins d'après-midi qui s'étirent, à propos du crime passionnel, dont ils ne savent rien l'un et l'autre. Le dialogue entre la jeune bourgeoise et l'ancien employé de son mari, répétitif et rythmé de verres de vin, les rapproche dans leur ennui."

  (C'est le résumé contenant le moins de spoilers que j'ai pu trouver, sur Wikipédia... les éditions de Minuit ont une superbe quatrième de couverture mais malheureusement, ça dit d'avance tout ce qui se passe dans le livre... alors certes, l'intérêt de cette oeuvre ne réside pas du tout dans son suspense puisqu'il ne se passe, pour ainsi dire, rien pendant tout le livre, mais je sais que tous les lecteurs ont des manières de lire différentes et que pour certains, savoir ce qui se passe gâche la lecture, donc je respecte cette censure, c'est d'ailleurs la seule sorte de censure que je respecte).

  Ce livre était ma première rencontre avec Duras, que j'avais envie de découvrir depuis un bon moment. Ma foi, ce fut une très bonne rencontre ! Et j'ai hâte de lire Duras à nouveau (j'ai notamment l'Amour dans ma bibli...). J'aime beaucoup l'incipit, que j'avais traduit un jour en cours de Thème...

  Duras nous offre la peinture de tableaux variés et trompeurs : les couchers de soleil, les jeux de l'enfant, les tremblements d'Anne Desbaresdes, son alcoolisme et son adultère naissants, la grande maison, le routine d'un café... il y a toujours quelque chose derrière les images, quelque chose derrière les structures - et on quitte le roman sans vraiment savoir ce qu'il y avait derrière ! Mais c'est justement ça qui fait le charme de cette écriture.

  La solitude, l'exclusion, et la ruine sont probablement les personnages principaux de ce roman. J'ai beaucoup aimé l'image de la fleur déjà fanée qu'Anne utilise comme ornement pour mettre entre ses seins ; il y a tout un tas de symboles comme ça qui sont très fort.

  Bref, ce livre m'a donné envie d'explorer un peu plus le Nouveau Roman (si tant est qu'on puisse l'y réduire), mouvement dont je m'étais détournée après la lecture décevante de La Jalousie d'Alain Robbe-Grillet (auteur qu'admiraient plusieurs de mes amis de prépa... personnellement je n'ai pas eu l'ombre d'une émotion en lisant ce livre, alors certes niveau construction intellectuelle c'est très élaboré, mais une lecture qui n'est qu'un exercice intellectuel, c'est un peu comme le théâtre conceptuel, on en ressort de marbre et inchangé).

" - Dépêchez-vous de parler. Inventez.
  Elle fit un effort, parla presque haut dans le café encore désert.
 - Ce qu'il faudrait c'est habiter une ville sans arbres les arbres crient lorsqu'il y a du vent ici il y en a toujours toujours à l'exception de deux jours par an à votre place voyez-vous je m'en irai d'ici je n'y resterai pas tous les oiseaux ou presque sont des oiseaux de mer qu'on trouve crevés après les orages et quand l'orage cesse que les arbres ne crient plus on les entend crier eux sur la plage comme des égorgés ça empêche les enfants de dormir non moi je m'en irais"

   "Anne Desbaresdes boit, et ça ne cesse pas, le Pommard continue d'avoir ce soir la saveur anéantissante des lèvres inconnues d'un homme de la rue.
  Cet homme a quitté le boulevard de la Mer, il a fait le tour du parc, l'a regardé des dunes qui, au nord, le bordent, puis il est revenu, il a redescendu le talus, il est redescendu jusqu'à la grève. Et de nouveau il s'y est allongé, à sa place. Il s'étire, reste un moment immobile face à la mer, se retourne sur lui-même et regarde une fois de plus les stores blancs devant les baies illuminées. Puis il se relève, prend un galet, vise un de ces baies, se retourne de nouveau, jette le galet dans la mer, s'allonge, s'étire encore et, tout haut, prononce un nom [...]
  Le pétale de magnolia est lisse, d'un grain nu. Les doigts le froissent jusqu'à le trouer puis, interdits, s'arrêtent, se reposent sur la table, attendent, prennent une contenance, illusoire. Car on s'en est aperçu. Anne Desbaresdes s'essaye à un sourire d'excuse de n'avoir pu faire autrement, mais elle est ivre et son visage prend le faciès impudique de l'aveu. Le regard s'appesantit, impassible, mais revenu déjà douloureusement de tout étonnement. On s'y attendait depuis toujours"

En conclusion : deux très bonnes lectures !
A bientôt, Alacris

mardi 11 juin 2013

OH BOY : L'art d'être paumé en ayant la classe

  Aujourd'hui, j'aimerais vous parler d'un film excellent que je suis allée voir hier au cinéma : Oh Boy.

  Synopsis :

"Niko, Berlinois presque trentenaire, éternel étudiant et rêveur incorrigible, s’apprête à vivre les vingt-quatre heures les plus tumultueuses de son existence : sa copine se lasse de ses indécisions, son père lui coupe les vivres et un psychologue le déclare « émotionnellement instable ». Si seulement Niko pouvait se réconforter avec une bonne tasse de café ! Mais là encore, le sort s'acharne contre lui..."

Durée : 1h28.
Un film de Jan Ole Gerster.


   Bon alors en d'autres mots, Oh boy, c'est quoi ?
  C'est un film fichtrement bien ficelé qui nous plonge pendant 24 heures dans la vie de Niko, ex étudiant un peu paumé qui s'interroge sur ce qui l'entoure. Ne sachant pas bien quoi faire de sa vie (quand son père, bourgeois snob et égoïste, lui demande ce qu'il a fait depuis deux ans qu'il a quitté la fac, Niko lui répond qu'il a réfléchi), à distance par rapport aux choses, Niko se laisse entraîner, notamment par son ami Matze (ancien prodige du théâtre sur le déclin qui cherche à revenir sur le devant de la scène) dans un enchaînement de situations, toutes plus loufoques et absurdes les unes que les autres. C'est pourquoi le film balance constamment entre le drame et la comédie : par moments, on rit franchement, et à d'autres, on rit jaune.

  Dans ce film, Berlin apparaît comme la capitale du bizarre (Matze se la joue à la Taxi Driver et dit qu'il faudrait brûler la ville...). S'il devait y avoir un personnage emblématique de cette bizarrerie, ce serait bien Niko : incapable de créer un véritable lien avec sa copine, habitué à boire au volant, sans goût pour des études de droit qu'il trouve vaines, Niko se débrouille en faisant des rencontres ici et là, et va chercher de l'affection chez les personnes les plus inattendues (la grand-mère d'un dealer de cocaïne, par exemple). On le suit à travers une série d'aventures incongrues, qu'il s'agisse du tournage médiocre d'un film sur la Seconde Guerre Mondiale ou de la représentation d'une pièce de théâtre soi-disant conceptuelle dans laquelle une jeune fille dont il se moquait au collège joue le rôle phare. Et comme si ça ne suffisait pas, Niko est fauché, et impossible de trouver du café, où que ce soit ! Les machines à café de la ville, comme si elles étaient magiquement réglées sur l'état d'esprit de Niko (en pleine crise existentielle, vous l'aurez compris), sont en panne.


Niko et Jullika (dite le gros tas)

  Mais il faut que j'arrête de vous raconter le scénario du film, sinon je vais finir par vous gâcher la surprise de la découverte.

  Parlons plutôt esthétique, ainsi que traitement des personnages !






  Je vous disais que Niko était un personnage paumé, brisé ; on voit souvent ses reflets dans ses miroirs problématiques : vitrines hypocrites, glaces taguées, buée... et pourtant, c'est lui le plus stable d'entre tous. Sans diplôme, au chômage, Niko n'est pas vraiment un modèle de réussite. Et pourtant, il tient bien mieux la route que tous les autres personnages, qui entrent en crise au moindre problème, et qui se réfugient dans des illusions. Niko, lui, n'a pas d'illusions, et il observe l'absurdité du monde extérieur avec cran. Les scènes de contemplation sont nombreuses dans ce film aux airs de jazz récurrents, dans un Berlin en noir et blanc qui permet d'en évacuer toute la saturation des couleurs pour donner une meilleure unité de tons, qui elle-même retranscrit bien la vision que Niko a de ce qui l'entoure. Ce noir et blanc est le bienvenu, car il permet de prêter davantage attention à tous les effets de contraste et de lumière, qui sont multiples. Et il y a tellement de plans qui sont à couper le souffle... j'ai désespérément cherché plus d'images du film, mais celles que j'ai mises dans cet article sont à peu près toutes celles que j'ai pu trouver.


  Plus qu'un film comique ou qu'un film conceptuel, des étiquettes auxquelles il ne saurait être réduit, je dirais que Oh Boy est avant tout un film touchant.

  Les rencontres que fait Niko sont surprenantes et, de manière inattendue, s'avèrent pleines de sens dans son véritable combat à travers Berlin. J'ai notamment beaucoup apprécié la scène dont vous pouvez voir une image juste sur votre gauche, quand Niko échoue dans un bar et qu'un vieil homme ivre vient lui raconter ses souvenirs d'enfance qui, contre toute attente, en viennent à fasciner Niko, lui qui désirait tellement être seul... et qui, ironiquement, est le plus sensible à la souffrance des autres, le mieux placé pour les écouter. Il juge silencieusement le monde autour de lui avec gravité, observe ce que les adultes avant lui en ont fait - et lui, dans tout ça, que devrait-il faire ? Quelle est donc sa place ? Opposé à l'idée de répéter les erreurs des autres, Niko se retrouve confronté à la perspective d'une vie d'inaction et de solitude. Mariages malheureux, maladies, traumatismes de la Seconde Guerre Mondiale, thérapies musclées... Niko n'en veut pas. Il fait le tri de ce qui l'entoure, spectateur silencieux face à une scène de théâtre des plus étranges : la vie. Si bien que Niko, dans tout ça, c'est un étranger par rapport à sa propre vie, par rapport à tous les autres.

"Tu as déjà eu l'impression que les gens qui t'entourent sont étranges, mais quand tu y réfléchis mieux, tu te rends compte qu'en fait, le problème vient de toi ?"


  Je ne vous en dis pas plus, car le film n'est pas long et je finirais par tout vous dévoiler... (d'ailleurs ça fait plaisir, pour une fois, un film excellent en moins d'une heure et demie ! "Brevity is the soul of wit", disait Shakespeare).

  En bref, un film vraiment archi bon qui mérite plus d'un détour.

  Allez le voir au plus vite !


jeudi 6 juin 2013

Trois Gouttes de Sang (Martine Pouchain) et La Quête d'Ewilan, Tome 1 (Pierre Bottero)

Trois Gouttes de Sang, par Martine Pouchain
Edité chez Flammarion Jeunesse

  "Au XIIIe siècle, il ne convient pas pour une jeune fille de travailler. Encore moins d'exercer le métier de copiste. C'est donc sous le nom de Thomas le Bleu qu'Élisabeth, rebelle et passionnée, présente ses manuscrits et participe au concours du plus bel ouvrage. Un jour, elle retrouve son travail brûlé : et si quelqu'un connaissait son secret ?"

150 pages (petit format, grosse police)
5,10 €

  Cette lecture m'avait été fortement recommandée par Matilda puis par Jamestine, qui ont été très gentilles de me faire parvenir le volume. Autant dire que je suis très heureuse de cette découverte, et que je les en remercie au passage ! Je n'avais pas lu de roman jeunesse depuis un moment, et ça s'est avéré un véritable plaisir. C'est très fluide, ça se lit en deux heures ou trois si on prend son temps (j'ai d'ailleurs commis la bêtise absolue de le commencer avant un rendez-vous... or, comme vous pouvez le voir avec le résumé, on est sous tension dès le premier chapitre, on partage l'indignation d'Elisabeth, et on n'a de cesse d'interpréter les moindres signes qui pourraient conduire vers le coupable du sabotage, on veut qu'elle termine son travail retardé à temps... bref, ce n'est pas du tout le genre de roman que vous avez envie de quitter à mi-chemin !)

 L'écriture est fluide, et l'auteure nous met subtilement dans un univers médiéval en introduisant des expressions, des jurons, et des repères spatiaux et temporels qui sont propres au XIIIe siècle. Des notes en bas de page expliquent de temps à autre la traduction en français moderne de certaines expressions (ça faisait si longtemps que je n'avais pas lu un roman jeunesse que j'avais oublié que ce système de notes existait !).

  Les points de vue à partir desquels les chapitres se déroulent sont très variés ; la plupart du temps, on voit l'histoire à travers l'esprit de l'héroïne, mais de temps en temps ce sont sa famille, ses prétendants, des moines, le fameux Comte de Montaigu qui organise le concours d'enluminures... ce qui permet de comprendre chacun des personnages, et de ne pas en juger certains trop sévèrement (même si franchement, il y en a auxquels on a envie de mettre une sacrée raclée). De plus, des pièces de poèmes en vers libre ouvrent chaque chapitre, se centrant également sur tel ou tel personnage. Cette alternance est bienvenue et elle enveloppe le récit d'un halo contemplatif et poétique.

  Ce que j'ai préféré dans cette oeuvre, j'imagine, c'est toute la description du travail de copiste et d'enlumineur. Elizabeth vit pour son art, elle ne fait qu'un avec lui et il est hors de question qu'elle l'abandonne pour obéir à la norme sociale. Cela fait d'elle un personnage rebelle des plus intéressants à suivre ; elle a une forte personnalité, elle sait ce qu'elle veut, elle a une volonté de fer. On imagine les dessins qu'elle fait, on s'émerveille... avant toute chose je pense que c'est une oeuvre qui invite le lecteur à suivre le chemin de l'art et de l'imagination. Et les grands fans des romans de la Table Ronde trouveront leur bonheur dans ce livre, puisque Elizabeth se plait à imaginer une suite au Comte du Graal inachevé... très belle lecture donc ! Et une fois le livre refermé, je comprends pourquoi Matilda et Jamestine disaient qu'elles voulaient désespérément une suite... car moi aussi, maintenant, j'en veux une ! Le livre date seulement de 2011, qui sait, peut-être Martine Pouchain est-elle en train de travailler à une suite...

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LA QUÊTE D'EWILAN, Pierre Bottero

Tome 1 : D'un Monde à l'Autre

  "Si rien ne distingue Camille des autres élèves de sa classe, l’adolescente est néanmoins très différente de ses semblables. Incroyablement surdouée, ignorée par ses parents adoptifs, elle se retrouve un beau jour propulsée dans un monde parallèle aux multiples dangers. En compagnie de son ami Salim, Camille apprend qu’elle se nomme Ewilan, qu’elle appartient à l’Empire de Gwendalavir et qu’elle a le pouvoir de le sauver…"

  Après avoir entendu Grazyel me vanter les mérites de cette saga et de bien d'autres de Pierre Bottero pendant des années, j'ai fini par me lancer dedans ! (ô joie des partiels finis qui laissent du temps pour se jeter dans un océan de livres...).

  Cette découverte a été un immense plaisir. J'ai lu le roman en deux fois, et je l'aurais lu d'une traite si je n'avais pas eu des devoirs qui m'appelaient hors de la lecture. Tout comme Camille-Ewilan, on se trouve propulsé dans le monde de Gwendalavir, on l'aime (on aime surtout Edwin... euh pardon non ça c'est juste moi qui craque à chaque fois pour les guerriers endurcis et rompus au combat du style Edwin ici ou Aragorn dans Le Seigneur des Anneaux...), on est fasciné par sa magie. L'univers construit par Pierre Bottero se tient très bien : paysages, Histoire, monnaie, animaux, races, sociétés, pouvoirs magiques... l'ensemble est enchanteur. L'univers est moins développé que dans des sagas comme Harry Potter ou A la Croisée des Mondes et le style est plus enfantin, mais ça ne m'a absolument pas gênée, et je pense que j'ai aimé ce livre tout autant que si je l'avais lu à 8 ans (âge où j'ai commencé les deux sagas nommées ci-dessus). Par ailleurs, on appréciera dans ce livre des qualités qu'on trouve rarement dans les romans jeunesse (pour ceux que j'ai lu en tout cas) : une critique acerbe de la société française, de la haute bourgeoisie / aristocratie un peu creuse qui cherche à tout prix à sauver les apparences (les parents adoptifs de Camille-Ewilan qui ne lui offrent pas une once d'affection), et du racisme (la très belle amitié et l'amour bourgeonnant entre Camille-Ewilan et Salim). Le roman va dans le fantastique, mais il ne perd pas contact avec notre monde pour autant : Camille-Ewilan va-et-vient entre les deux mondes, elle a un rôle à jouer dans les deux, et les habitudes absurdes de notre société sont condamnées à travers son regard d'enfant (je n'aime pas particulièrement George Bernanos, mais s'il y a bien un point sur lequel je suis d'accord avec lui, c'est qu'il a dit que le monde serait jugé par les enfants).

  Les scènes de combat sont palpitantes, les personnages sont extrêmement attachants (j'adore déjà Camille-Ewilan, Edwin, Salim, Ellana, Bjorn... et même certains personnages qu'on ne fait que croiser le temps de quelques pages, comme Paul Verran ou Wouwou) et pleins d'humour pour la plupart. Selon moi, c'est la clé d'un roman fantastique réussi : qu'on pénètre sans difficulté dans le monde que l'auteur construit, qu'on s'y glisse et qu'on y trouve sa place.

  J'ai adoré tout ce qui relevait du Dessin et l'Imagination : Camille-Ewilan a des pouvoirs surnaturels, des croquis prennent forment dans son esprit et elle peut les projeter dans la réalité. Il y a toute une belle réflexion sur les couleurs et la façon dont l'art prend vie. Les autres pouvoirs ne sont pas moins fascinants, comme ceux des marchombres par exemple, des humains très souples et rapides qui peuvent exécuter des gestes sans qu'on les voie faire...

  Sans compter que je comprends ENFIN pourquoi Grazyel a gloussé pendant des années en disant que le roman allait me plaire : l'héroïne a le même prénom que moi, elle adore le latin, elle est première de la classe, elle vient d'une famille sur laquelle je ne ferai pas de commentaire, elle a un caractère bien trempé, et elle a le chic pour se mettre dans des situations impossibles, et c'est une guerrière en herbe. Bref, on va dire que je n'avais aucun problème à me mettre dans sa peau, huhu. Et puis j'adore les femmes-guerrières. J'ai beaucoup de mal à lire des livres ou voir des films où les filles sont réduites au rôle de la jolie mélancolique que le garçon vient secourir, ou même les histoires où les filles ont un minimum de cran mais qu'en fin de compte c'est le garçon le héros (vous l'aurez compris, je suis féministe dans l'âme). Donc en d'autres mots : Camille-Ewilan et Ellana me plaisent bien (non, je ne suis pas allée chez Gibert acheter toutes les sagas de Pierre Bottero après avoir fini le tome 1, non, c'est mensonger...).

  Bref, je pense que je suis une des dernières sur cette blogosphère à n'avoir pas encore lu toute la saga, donc personne ne doit avoir besoin que je lui recommande ce livre... mais s'il traînait par ici un hérétique qui n'était pas encore converti à la cause ewilanienne, je ne saurais trop l'inviter à faire son baptême du monde de Gwendalavir... sinon, attaque de Ts'liche garantie !

  Je me rends compte que les deux livres dont je parle aujourd'hui ont un protagoniste féminin volontaire et courageux, et qu' Elizabeth aussi bien que Camille-Ewilan ont un rapport très intime avec l'art (l'enluminure pour l'une, le Dessin de l'Imagination pour l'autre). Le sort en a décidé ainsi, ce n'était pas prémédité, mais en tout cas ça donne de l'unité à mon article, et ça, c'est la classe.


Bises d'Alacris la guerrière qui va s'engager 
dans l'armée contre les Ts'liches !

dimanche 2 juin 2013

De l'Allemagne, 1800-1939 : De Friedrich à Beckmann, au Louvre (# 2)


Voilà le retour des récits d'expos ! Pour trouver la première partie de celle-ci, "De l'Allemagne, de Friedrich à Beckmann", vous pouvez aller ici (cet article couvre fin du XVIIIe - fin du XIXe). L'article d'aujourd'hui sera consacré à la partie restante, fin XIXe - 1939, date où les organisateurs de l'exposition ont choisi de s'arrêter, ce qui n'a pas manqué de déclencher une polémique (un peu stérile si vous voulez mon avis), comme quoi ils auraient présenté le nazisme comme l'aboutissement de l'art allemand (je vous avais prévenus que c'était stérile).


Eglise dans la Wedhe frissonne,
Franz Radziwill
On commence avec l'un de mes coups de coeur, "Eglise dans la Wehde frissonne", de Franz Radziwill. J'ai cherché en vain la date (que j'ai oublié de noter le jour de l'expo), car ce peintre semble assez peu connu (1895-1983, représentant de la Nouvelle Objectivité et du Réalisme Magique).

Ce qui m'a plu dans ce tableau, ce sont les couleurs. C'est un peu glauque dans l'ensemble, sans doute, mais justement, c'est cette morbidité ambiante qui s'en dégage si fortement, qui m'a fascinée. Le ciel est verdâtre, sombre, menaçant ; il y a juste une petite touche d'or à l'horizon en bas à droite, et encore, c'est un jaune assez maladif, donc la promesse de l'aube est, dès l'abord, problématique. La minuscule église ratatinée en ruines est entourée d'une cimetière de guingois où toutes les tombes sont de travers ; il n'y a pas d'harmonie, on dirait que tous les morts du monde se sont retrouvés là, éparpillés les uns à côté des autres sans raison (vous remarquerez le monument aux morts type médiéval sur la gauche). Le fait que les tombes soient de couleur m'a frappée également. Ce tableau exerce donc pour moi un fort pouvoir de fascination.

Polarity, paysage apocalyptique - Grosz
  Passons maintenant à Polarity, paysage apocalyptique (Grosz, lui aussi adepte de la Nouvelle Objectivité mais aussi participant du groupe français Dada). Là encore, les couleurs assez sombres m'ont séduite. Mais pas seulement : cette lune bleue voilée de nuages en haut à droite est à peu près la seule forme distincte qu'on puisse trouver, et elle ne manque pas de mystère. Partout sur le tableau, on voit s'agiter, se tortiller des figures monstrueuses, des écrans de fumée, des paysages qui se détruisent... le mélange entre le rouge, le jaune, et le bleu insiste sur cette dimension de destruction d'ailleurs, même si le bleu reste à part.


L'assaut
Homme blessé
  Les gravures d'Otto Dix représentant la Première Guerre Mondiale et l'horreur des tranchées étaient également au rendez-vous. Ces images sont très célèbres, donc j'imagine que vous en êtes déjà familiers, mais je les remets tout de même ici car elles sont saisissantes, et il y en avait un grand nombre au Louvre. On voit bien la déshumanisation des masques à gaz dans l'assaut, dernière vision cauchemardesque des soldats avant de mourir, et le hurlement d'angoisse de Homme blessé.

Le prophète, Jacob Steinhardt



  La Première Guerre Mondiale bouleverse les codes de représentation ; on voit dans Le Prophète de Steinhardt que la perspective est complètement chamboulée ; le prophète et les masse des visages gris semblent se situer sur des plans différents, sans parler du ciel et de la ville qui s'entrechoquent et menacent de ne former bientôt plus qu'une bouillie indifférenciée...








La Ville, Steinhardt
  Autre tableau de Steinhardt, que j'ai beaucoup aimé : La Ville.

  D'abord, encore une fois, les couleurs (vous allez croire que je ne juge qu'en fonction de ça). Ce vert bouteille / gris-bleu délavé, illuminé çà et là par des touches jaunes qui n'ont rien de réconfortant ni de chaleureux dans la nuit qui n'est qu'un grand bazar, m'ensorcelle. Ce tableau fait naître chez le spectateur un sentiment de malaise diffus qui s'installe et le happe. 
  La perspective, une fois de plus, est renversée ; les immeubles tanguent, menacent de s'effondrer par terre, sur la procession des noctambules qui n'ont pas conscience que l'apocalypse est proche dans leur paysage urbain décadent. La femme à la fenêtre en bas à gauche a des traits grossiers, grotesques, qui lui donnent un air fantoche ; quant aux têtes de la fenêtre du dessus, elles ne sont guère plus que des têtes de morts... un univers précurseur des films de Tim Burton.



                                Le malade d'amour                                                            Le Suicide

  D'autres tableaux de Grosz à présent, qui m'ont profondément marquée, surtout Le malade d'amour.
  Les deux ont une atmosphère maladive, mortifère. Le Suicide apparaît presque comme l'aboutissement logique du Malade d'amour, comme si les deux étaient des vignettes dans l'histoire du même homme (d'ailleurs, l'homme est habillé de la même façon dans les deux, il a une canne, et il y a un chien qui l'accompagne). Celui de gauche est, de toute évidence, alcoolique, et son visage est maquillé à la manière d'un clown (il ressemblerait presque au Joker, non ?). Seul à sa table, il noie son chagrin et se détache de l'univers dans lequel il ne s'inscrit qu'à moitié puisqu'il n'est pas dessiné selon la même perspective que ce qui l'entoure.

  A droite, dans Le Suicide, l'homme a mis fin à ses jours sous la fenêtre d'un prostituée qui le regarde d'un air impitoyable. Peut-être rit-elle même. On peut très bien imaginer que c'était sa maîtresse, et qu'il s'est suicidé en voyant à quels commerces elle se livrait. La guerre, encore une fois, a bouleversé la morale et les codes sociaux ; les moeurs sont débridées, un goût d'apocalypse flotte dans l'air, et chacun tente de survivre dans la débauche...

Agosta l'homme ailé et Rasha,
 la colombe noire - Schad


  Un tableau de Schad illustrant à nouveau les bouleversements du monde nouveau et incompréhensible engendré par la guerre. Dans le contexte du racisme de l'époque, le couple entre un homme blanc et une femme noire devait être considéré choquant, et cela doit expliquer pourquoi la femme est en position d'infériorité par rapport à l'homme, en bas du tableau.
  L'homme et décharné, ses côtes ressortent -une possible allusion à tous les handicapés de la guerre ? - et il ne semble pas y avoir d'amour dans ce couple ; les deux ont un regard impassible, presque éteint, mort.









  L'exposition s'achevait sur de nombreuses photographies de Sander - des victimes d'explosion, des intellectuels, des clochards, des militaires, de hommes de loi, des jeunesses hitlériennes... - qui montraient le panel de la société des années 30. Son but : offrir une représentation globale de la société allemande de l'époque à travers sa galerie de portraits.

  J'ai choisi de partager ici La femme moderne, qui m'a interpellée par son côté androgyne. Le regard de cette femme est assez captivant... j'ai du mal à en détacher les yeux.

  Le regard du photographe est à la fois objectif et empathique ; la photographie devient progressivement un art...




L'enfer des oiseaux, Beckmann

  Et pour finir, L'enfer des oiseaux de Beckmann. Je ne suis pas sûre d'aimer ce tableau, avant tout je dirais qu'il me déconcerte (en effet, comment pourrait-il ne pas déconcerter ?). Ce que j'y vois, surtout, c'est du chaos. Et une représentation de la société entre les deux guerres, bouleversée, sans repères, en pleine brutalisation. Les couleurs son criardes, les traits, grossiers et violents, et on assiste à une charcuterie en premier plan. Tableau qui ne laissera personne indifférent, donc...


En espérant que cette exposition vous aura plu autant qu'à moi !

Alacris